Comment les baleiniers ont inspiré la naissance du premier fonds mutuel
Sylvain Lapointe
18 décembre 2025
10 min de lecture
Lorsque j’ai visité les bureaux de MFS à Boston en octobre dernier, j’ai eu un moment de recul devant une simple frise historique affichée le long d’un corridor. On y voyait les dates marquantes de la firme, mais aussi quelques images inattendues : de vieux navires baleiniers, des équipages en mer pendant des mois, et la mention de « trusts » datant du XIXᵉ siècle.
C’est en échangeant avec un membre de l’équipe que j’ai réalisé à quel point cette histoire, vieille de près de deux siècles, explique encore aujourd’hui la raison d’être des fonds mutuels modernes.
L’histoire commence bien avant la finance moderne, à une époque où les ports de la Nouvelle-Angleterre — Nantucket, New Bedford, Boston — étaient le cœur de l’industrie baleinière. Les équipages quittaient la côte pendant longtemps, parfois trois ou quatre ans, à la poursuite de cachalots dont l’huile représentait une ressource essentielle : pour éclairer les villes, lubrifier les machines et alimenter l’économie naissante des États-Unis.
Mais lorsqu’un équipage partait en mer, il se produisait un phénomène simple, ils ne pouvaient plus gérer leurs affaires domestiques, leurs économies, leurs dettes, leurs investissements ou même la simple sécurité financière de leurs familles.
La naissance d’un besoin : protéger l’argent pendant l’absence
Les villages maritimes fonctionnaient à un rythme particulier. Un départ en mer, c’était un adieu qui pouvait durer des années. Or, un marin recevait généralement une avance, parfois une part proportionnelle de la valeur future de la chasse, ou des sommes accumulées avant son départ.
Cet argent devait être mis quelque part — quelque part de fiable.
C’est là que les premiers trusts ont émergé.
Un trust est un arrangement légal où une personne (le « trustee ») détient et gère des actifs au nom d’une autre, dans son intérêt. En résumé : on confie son argent à quelqu’un de confiance pour qu’il le garde et le gère selon des règles précises.
Pour les baleiniers, le besoin était immédiat et évident. Ils avaient besoin d’un mécanisme pour protéger leurs économies pendant de longues absences, éviter que l’argent ne dorme inutilement, assurer un revenu à la famille pendant leur absence, gérer les affaires courantes en leur nom et éviter les abus ou les pertes.
Les premiers trusts bostonnais sont donc nés de ce contexte très concret : protéger les ressources de familles dont le gagne-pain était en mer pendant de très longues périodes.
Ce n’était pas encore de la gestion de portefeuille moderne.
Mais c’était la racine de l’idée fondamentale : mettre en commun, protéger, gérer avec discipline, et rendre des comptes.
Du trust au concept de gestion professionnelle
Au fil des décennies, les missions de ces trusts se sont élargies. Les familles locales, marchands, propriétaires de navires, puis des particuliers plus aisés se sont mis à confier leur argent à des institutions plutôt qu’à un individu.
Il devenait de plus en plus clair que confier la gestion de son argent à une institution spécialisée apporte de la stabilité.
La gestion professionnelle réduit les risques liés aux décisions émotionnelles.
Un cadre clair et transparent est indispensable.
C’est ainsi que plusieurs institutions de Boston ont commencé à structurer des mandats de gestion collective bien avant que le terme « fonds mutuel » n’existe. On parlait de trust accounts, de pooled trusts, d’« investissements communs » pour les familles qui souhaitaient une gestion prudente et disciplinée.
Peu à peu, les éléments clés du futur fonds commun se mettaient en place : • mise en commun des ressources pour réduire le risque individuel ; • accès à des investissements variés, parfois difficiles à atteindre seul ; • règles écrites et publiques ; • gestion professionnelle indépendante ; • surveillance et reddition de comptes.
En d’autres mots, les baleiniers ont mis en marche un mécanisme social : la nécessité de confier son argent en sécurité à des tiers de confiance.
Et ce mécanisme s’est transformé, amélioré, institutionnalisé pendant presque un siècle.
1924 : la naissance officielle du premier fonds commun de placement
C’est dans ce contexte qu’en 1924, MFS à Boston a lancé un produit entièrement nouveau : le Massachusetts Investors Trust (MIT) — considéré comme le premier fonds mutuel moderne.
Qu’est-ce qu’un fonds mutuel ?
C’est un grand panier d’investissements dans lequel de nombreuses personnes mettent leur argent en commun pour être géré par des professionnels.
À l’époque, c’était révolutionnaire, car : • les investisseurs pouvaient entrer ou sortir du fonds quotidiennement ; • la transparence était un principe central (publication régulière des avoirs, des prix, de la valeur du fonds) ; • le fonds ne promettait pas de rendement — il promettait une méthode ; • les règles d’investissement étaient définies à l’avance et appliquées rigoureusement ; • les investisseurs recevaient une diversification instantanée ; • le coût d’entrée était très faible comparé à la gestion privée.
Pour le contexte, nous sommes dans une période de croissance économique, de modernisation, et d’accès grandissant aux marchés financiers.
Mais ce qui rend ce moment unique, c’est que l’idée ne tombe pas du ciel : elle est l’héritière directe de 100 ans d’évolution des trusts companies, elles-mêmes nées d’un besoin très concret : protéger l’argent de travailleurs absents pendant de longues périodes.
On pourrait presque dire que les premiers fonds mutuels sont les petits-enfants des baleiniers.
Un héritage encore présent aujourd’hui
Cette visite à Boston m’a rappelé que les innovations financières vraiment durables ne sont jamais abstraites. Elles répondent toujours à un besoin humain simple : • Protéger. • Mettre en commun. • S’organiser. • Et naviguer vers l’avenir avec davantage de stabilité.
Le besoin qui animait un marin quittant sa famille pendant plusieurs années — la tranquillité d’esprit — est en réalité le même que celui d’un investisseur d’aujourd’hui, même si le contexte a changé.
Les fonds mutuels modernes ont évolué, ils sont réglementés, diversifiés, numérisés, mondialisés.
Mais leur ADN demeure celui d’un outil conçu pour servir les gens dans la vraie vie, à travers les cycles, les absences, les imprévus, et les transitions.
C’est probablement ce qui explique leur longévité : ils sont un produit financier né d’un besoin profondément humain.
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